« Quand tu rentreras en France, dis aux grosses têtes de l’Europe de ne pas nous oublier. » C’est en me regardant droit dans les yeux, que Oprea a prononcé cette phrase, et que je lui ai promis de faire mon possible pour les paysans de son village. Il pose ses mains calleuses sur mon épaule. Elles sont les témoins d’une vie de dur labeur, souvent mal récompensé.

« J’étais chef dans une ferme d’Etat pendant la période de collectivisme, nous confie-t-il. Nous avions du matériel agricole que même les Français ne connaissaient pas. » Aujourd’hui, il ne peut plus développer son exploitation. Il vend le lait de ses vaches à une entreprise de Cluj, qui le lui achète environ 0,5 lei le litre, soit moins de 15 centimes d’euro. « En France, on achète votre lait beaucoup plus cher. Même si on est pauvres, même si on est bêtes, on est des travailleurs. On a de mauvaises conditions de vie parce que nous ne sommes pas aidés de la même façon que les agriculteurs français. »

Oprea me confie qu’il aurait aimé découvrir la France, mais que ce n’est pas possible à cause de la différence entre nos niveaux de vie. « Toi, tu peux venir ici pour voir comment nous vivons. » Il touche l’appareil photo que je porte en bandoulière en m’expliquant que ses 35 années de labeur ne lui permettent pas de posséder ce que j’ai à 25 ans. Il me parle de sa fille, qui a dû partir en Sicile pour financer ses études, et qui touche 600 euros par mois pour faire le ménage.

Souvent, il me questionne : « Penses-tu que je ne ferais pas un bon paysan en France ? ». Il vient d’acheter un tank pour réfrigérer le lait de ses 13 vaches laitières, qui doit être maintenu entre 4 et 6 degrés pour en assurer la conservation. Il lui a coûté 2000 euros, un investissement très lourd pour une exploitation aussi petite. Les terres sont morcelées, ne permettant pas d’obtenir de subventions. Les fonds de développement européens ne sont pas non plus accessibles pour les paysans de Marin, qui n’ont pas les investissements suffisants pour cofinancer un projet d’extension. Quelle est donc la solution pour ces petits paysans, dont la surface des terres est comprise entre 200 et 900 ares ? Quelle solution pour conserver la vie dans ce village, qui vit principalement grâce à la fabrication de Tuica, liqueur à base de prunes qui ne sera plus commercialisable dans les mois à venir, à cause des règles imposées par l’Europe ?

« Les villages se vident. L’exode rural est une réalité ici depuis plusieurs années » nous explique M. Fitiu, professeur à l’Université agronomique de Cluj et responsable d’une entreprise de conseil qui gère les dossiers SAPARD. Sa principale peur, c’est que le village perde son âme avec l’arrivée de populations immigrées. Il a décidé de se battre et tente de racheter des terres, selon ses moyens, car il refuse que les paysans roumains, exploités dans toute l’Europe, deviennent des esclaves dans leur propre pays.

Oprea, lui, jure que s’il avait 30 ans et qu’il pouvait bénéficier des mêmes aides que les fermiers français, il aurait fait beaucoup mieux qu’eux, c’est sûr ! Devant nous, un poulet évolue fièrement devant les poules, sur le bord de la route. Oprea nous demande si en France, nos poulets sont aussi beaux. Il ironise sur l’élevage de la volaille en batterie et de la faible qualité de la viande que ce type de production induit. Après deux heures d’entretien, Pierre et moi nous retrouvons seuls avec Oprea dans sa cuisine. Il nous regarde, sans dire un mot. L’émotion est palpable. Puis, il hausse les épaules et nous raccompagne. Il me serre la main, puis la scrute, jette un œil sur son poulet, puis repose son regard sur moi, en me demandant si en France, on nous élève comme les poulets, en batterie. Nous rions de bon cœur, marqués par les inquiétudes d’un paysan du bout du monde, ni bête, ni intelligent, mais qui a su par ses paroles nous toucher au plus profond de nos êtres.